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Expédition Tara Océans


Journal de bord d'Alain Giese

25 Janvier 2012 La 142ème > Voir en detail
31 Décembre 2011 L’île de Robinson Crusoé ou Savana caye > Voir en detail
28 Décembre 2011 Panama Canal… > Voir en detail
25 Décembre 2011 Tara… Christmas Day > Voir en detail
19 Décembre 2011 Isla de Coco… > Voir en detail
15 Décembre 2011 Watch… Le quart... > Voir en detail
07 Décembre 2011 Clipperton... Island !!! > Voir en detail
05 Décembre 2011 One day, one night, one day, one night... > Voir en detail
03 Décembre 2011 Et le bateau filait sous les étoiles… > Voir en detail
28 Novembre 2011 Dernier jour à San Diego > Voir en detail

25 Janvier 2012

La 142ème

 
Cela pourrait être le nom d’une rue à New York ou celui d’une division blindée américaine pendant le débarquement en Normandie. C’est simplement le numéro de la station de prélèvement que nous effectuons aujourd’hui, le 15/02/2012, non loin de SAVANNAH, sur la côte Est des Etats Unis. Nous suivons le méandre compliqué de ce courant puissant qu’est le Gulf Stream, celui qui réchauffe les côtes françaises en hiver. Un porte-avion américain en plein exercice semble nous escorter et les chasseurs de l’US NAVY ne passent pas très loin en regagnant la piste d’appontage.
Le mécanisme de la station longue est enclenché. Marc et Sarah, les «  inoxydables », mettent les appareils à l’eau. Bongo, Regent, Rosette, c’est la valse des pièges à plancton. Les éprouvettes se remplissent dans une procédure maintes fois répétée. Mais les conditions sont difficiles aujourd’hui. La houle est assez forte et la baleine ne fait aucun effort pour nous aider, nous balançant d’un bord sur l’autre sans ménagement. Je déroule le câble pour mettre la rosette à l’eau. Il faut ensuite mater le portique, mettre l’amortisseur, deux minutes à 12m et ainsi de suite. Il faut être vigilant, et surtout patient. Le courant nous oblige à dérouler plus de câble qu’à l’ordinaire pour atteindre les 1000 m, la profondeur désirée. J’agis maintenant comme un automate bien réglé et tout en surveillant d’un œil le compteur du câble, je me gave de musique.
 
Deux mois jour pour jour que je suis sur ce navire, ce grand cigare d’aluminium chargé d’histoire et de passion, ce bateau et ses drôles d’habitants.
 
La vie a suivi son cours hors du temps et assez loin de la société. J’ai parlé aux dauphins. Je me suis fait bercé par le roulis sous les étoiles de Ray Charles ou des Beattles. Je me suis senti libre de mes pensées. J’ai marché avec bonheur sur ces îles du bout du monde. J’ai respiré avec force l’odeur de l’océan avant l’orage. J’ai aimé ce destin de voyageur et puis je l’ai haï. J’ai connu des semaines de routine proches de l’ennui. Et pourtant, j’ai été heureux de me lever en même temps que le soleil perce l’horizon. J’ai appris à reconnaître plusieurs espèces de Fou de Bassan. J’ai pensé au plancton et à l’infiniment petit, sans être rassuré par ce que je ne connais pas. J’ai discuté avec un Bernard l’Hermite à Savannah Caye. J’ai cassé mon ego pour accepter l’autre, et j’ai finalement appris à l’aimer comme un frère. J’ai sué à grosses gouttes dans ces cabines étroites sous les tropiques. J’ai franchi pour la nième fois le canal de Panama, mais toujours avec la même curiosité.
 
J’ai respiré l’odeur des rues sud-américaines comme un parfum rare. Je me suis enivré doucement, seul à la terrasse d’un café, en dégustant des margaritas. J’ai noirci des feuilles et des feuilles de papier avec toujours le même acharnement et la même impression que ce que je faisais n’avait aucun intérêt. J’ai essayé d’être moi sans fard et sans artifice. J’ai essayé de comprendre le battement de mon cœur, où était le bien et où était le mal, ce que je sens et ce que je sais dans le monde des hommes. J’ai lu des livres et des livres. J’ai pensé au verbe aimer. Encore deux mois, deux mois à tenter de se rencontrer, de ne plus se faire peur, de s’accepter. Deux mois pour s’ouvrir un peu plus aux autres.
 
Deux mois et j’irai m’échouer aux Açores, au milieu de l’Atlantique. J’essaierai de partir sans me retourner, comme je suis venu. Deux mois, il n’y aura rien de trop...
 
J’ai pris ces quelques mots dans les livres « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses ».
 
Mais c’est tellement difficile pour beaucoup d’échapper à ce quotidien, à ces endroits où s’achète l’air que l’on respire, à la vie que l’on vous trace et qui vous engloutit avant que vous n’en compreniez le sens.
 

31 Décembre 2011

L’île de Robinson Crusoé ou Savana caye

Le 31/12/2011, le journal de bord annonce force 4 avec des rafales à 35 noeuds sous grains. Bref, il ne fait pas beau !!! La baleine en a vu d’autre, et nous aussi avec elle. L’année dernière, à la même période, nous quittions Puerto Williams (Chili) direction la péninsule Antarctique et la météo n’était pas non plus très clémente. La soirée du réveillon se prépare tout de même. Dans un cérémonial bien rodé, Céline s’accroche à ses fourneaux et prépare le repas. Chacun a fait un effort de tenue et Loïc ouvre la soirée en portant un premier toast à cette expédition que nous vivons cette fois-ci dans l’Atlantique. Organisé par Sarah pour animer le début de soirée, un concours de cravates réalisées avec les moyens du bord nous occupe un instant. Loïc et moi avons choisi d’élaborer une cravate en papier du plus bel effet avec une carte marine périmée. Mais si nos réalisations décrochent quelques sourires condescendants, elles ne font pas l’unanimité.
 
Ce sera Gabriella Gilkes qui obtiendra le premier prix avec une cravate musicale. Le repas terminé, Emmanuel sortira un cigare cubain dont il raffole, Lucie fera le DJ, cherchant le dernier tube panaméen en reggaeton ou en salsa… Le 31/12/2011 arrive à son terme, place au premier jour de 2012. Une occasion de corner et de sonner la cloche en congratulant son voisin et en lui souhaitant pour 2012 les meilleurs choses du monde. Malheureusement, au-delà de cette heure tardive, tout le monde se réfugie dans sa bannette à cause de la météo peu clémente. Seuls les hommes de quart se retrouvent à leur poste. L’équipe s’est une fois de plus soudée autour de ce moment agréable. La «baleine » est un animal étrange avec une faculté particulière, celle de rassembler au mieux les humains qui l’habitent. Qui aurait pu penser, il y a quelques mois, que cette équipe hétéroclite venant des quatre coins du monde s’entendrait aussi bien ?
 
La nuit se passe avec une météo mi figue mi raisin. Vers les deux heures du matin, il nous faudra prendre un ris dans misaine et grand voile. Nous commençons à avoir de l’avance sur le programme. Loïc réfléchit, discute avec le chef de mission. Pourquoi ne pas passer cette journée du premier de l’an au mouillage dans une de ces nombreuses îles que nous sommes en train de longer ? En bon méridional convivial et amoureux de la vie, Loïc aime découvrir des coins reculés et nous en faire profiter, créant ainsi une ambiance agréable au sein de l’expédition. Il est certain que le jour de l’an passé au bout du monde sur une île déserte, nous n’aurons pas l’occasion de le réaliser tous les jours. Personne ne rechigne. Aussitôt dit, aussitôt fait. A 12h45, la météo devenant plus clémente, nous affalons grand voile misaine, enroulons le yankee, et commençons à contourner par l’ouest la « caye de media luna » (petites îles inhabitées appartenant au Honduras). Par sécurité, nous envoyons François le bosco dans le nid de pie pour surveiller l’approche vers une île que nous avons repérée. Coïncidence, elle porte le nom de « Savana caye ». Confetti de terre perdu dans l’océan, elle ne fait que quelques centaines de mètres carrés. Nous arrivons au mouillage sans difficulté. Un zodiac mis à l’eau nous permet de constater que le trajet est court et facile pour débarquer. Il nous faudra quand même éviter soigneusement quelques patates de corail. Enfin une terre accueillante. Quelques-uns à bord ont encore le souvenir de Clipperton où il nous avait été impossible de débarquer.
 
Nous arrivons sur une île déserte, celle dont nous rêvions dans notre enfance après avoir lu Robinson Crusoé ou l’île au trésor. Minuscule caillou, quelques baraques de pêcheurs délabrées, une forêt de palétuviers miniatures, des cocotiers, une plage de sable fin, tout est là pour la carte postale. Et dans quelques mètres d’eau bleu turquoise nagent raies, balistes et poissons multicolores de toutes sortes. Chacun prend le temps d’en faire le tour soigneusement, faisant s’envoler une nuée de frégates et de pélicans. L’endroit est paisible. C’est l’occasion de s’arrêter sur la plage, de s’asseoir contempler la mer, perdu dans une rêverie, le temps d’une réflexion solitaire.
 
Retour à bord, l’île est à quelques centaines de mètres. Elle semble faire partie de notre décor depuis toujours. Sans jumelles, nous observons depuis le bord ceux restés à terre. La baleine dodeline sur son ancre. Le repas se prépare à l’extérieur, histoire de goûter encore un peu à ces conditions climatiques idéales. Chacun parle de son ressenti vis-à-vis de cette petite île qui semble un instrument de rêve pour nos imaginations.
 
La nuit tombe. Daniel, Loïc et François tournent en rond, animés par l’idée de tirer un feu d’artifice depuis l’île. En effet, durant l’escale de Panama, certains ont eu la bonne idée de ramener des feux d’artifice amateurs. «Une bonne occasion de s’en débarrasser» dit Loïc. L’excuse étant trouvée, ils sautent dans le zodiac et franchissent en zigzagant au milieu des patates de corail les quelques centaines de mètres qui nous séparent de la plage. Je suis de quart, impossible de les suivre.
 
Ils nous ont promis un spectacle digne de ceux de jean-Michel jarre. Mais en les voyant descendre l’échelle, hilares, pour monter dans le zodiac, j’ai un doute sur leur intention de ne faire que les artificiers. Bientôt un feu s’allume sur la plage et quelques fusées s’envolent dans les airs. L’attente un peu trop longue décourage les spectateurs pourtant bien motivés. Malgré tout, le bouquet final sera parfait. Ils auront été les premiers à tirer un feu d’artifice sur l’île Savana. Leur sourire et leurs yeux pleins de joie reflètent un bon moment, digne des meilleurs rêves d’enfance. Flibustiers ou pirates, peu importe qui ils étaient ce soir. Tout le monde leur accorde bien cette petite escapade en dehors des sentiers battus. En revanche, plus grave, nous ne trouvons plus l’excellente bouteille de vieux rhum, cadeau des pilotes du canal ???
 

28 Décembre 2011

Panama Canal…

« paperback writer » des Beatles résonne dans mes oreilles. Nous sommes sur le lac de GATUN le 28/12/2011. Ce lac artificiel situé près de l’embouchure du fleuve Chagres, à environ 26 mètres au-dessus du niveau de la mer, constitue la réserve d’eau nécessaire à toutes les opérations d’éclusage. Il a été relié à l’Océan Atlantique par un système d’écluses à trois hauteurs (les écluses de Gatún) Nous attendons notre tour pour les franchir.
 
Le soir tombe doucement sur TARA qui est au mouillage. Le soleil essaye encore une dernière fois d’avoir raison de ces nuages lourds et noirs, propres à  ces ciels tropicaux. Encore quelques heures d’attente et de conduite, et nous serons passés de « l’autre côté du monde », laissant derrière nous une bonne fois pour toute l’immense Pacifique et ces îles enchantées. Et même si avant l’arrivée à LORIENT prévue le 31 mars la « baleine » envisage de faire l’école buissonnière le long des côtes américaines, une page de cette grande aventure scientifique et humaine s’est définitivement tournée. TARA est maintenant sur le chemin du retour et  dans quelques jours, son étrave pointera cap à l’Est.
Le mouillage est tranquille. La baleine, bercée par le vent des forêts, essaye d’évacuer toute la chaleur que le soleil de la journée lui a laissé accumuler. Le vent amène cette odeur de terre grasse et humide, celle de la  forêt tropicale, légèrement piquée d’une odeur de bois brûlé  émanant des quelques rares maisons des bords de rives. La nouvelle équipe des scientifiques fraîchement embarqués s’affaire à  l’arrière de TARA, préparant leur prochaine station qui aura lieu, cette fois-ci, en Atlantique. Curieux de découvrir le canal et son franchissement, ils nous posent mille questions et semblent heureux de participer à cette étape particulière.
 
La chanson des BEATLES résonne encore dans ma tête. Il y a trente ans déjà, je suis passé  ici une bonne dizaine de fois. Je revois encore la passerelle et son atmosphère sérieuse. La barre, les timoniers, les méandres du canal, le point sur la carte et les bouées qu’il fallait suivre et reconnaître du premier coup pour satisfaire les commandants stressés. A l’époque, j’étais petite fourmis dans un de ces cargos de la Compagnie générale maritime, machine bien rodée qui déversait à l’autre bout du monde les marchandises les plus diverses : machines outils, voitures à l’aller, lingots de cuivre et farine de poisson au retour. PANAMA était rarement une escale, seulement un passage obligatoire, un couloir sinueux à travers les forêts et la montagne pour accéder au Pacifique ou au retour à l’Atlantique. Les commandants n’aimaient pas nous voir traîner dans ces lieux où les rixes étaient fréquentes. Mais les bars enfumés et les filles basanées nous attiraient inexorablement malgré ces recommandations. Tout a changé à présent. Le Canal n’est plus sous la domination des Américains, mais appartient dorénavant aux Panaméens qui, avec leur regard tranquille, font tout aussi bien marcher les six écluses géantes, reliant ainsi les «deux mondes ». Porte-containers, vraquiers, minéraliers, les navires des armements les plus puissants du monde se pressent aux entrées de cette voie rapide sur laquelle, en quelques heures, ils changent d’océan. Finie la redoutable descente vers le Cap Horn et ses tempêtes terrifiantes. « Les portes des titans » se referment où s’ouvrent dès que le niveau de l’eau est atteint. A l’aide de câbles, les « mules » (locomotives électriques) tirent et maintiennent dans l’axe de l’écluse les navires les plus lourds.
 
Dans une indifférence de machines bien huilées et efficaces, les écluses de PANAMA vivent au rythme du commerce mondial, véritable poumon de la planète ne s’arrêtant jamais. Et pourtant, pour en arriver là, plus de six milles personnes se sont tué à la tâche, emportées par le typhus ou les fièvres de la foret. Des gens petits ou grands y ont englouti leur dernière fortune, espérant spéculer sur ce fabuleux projet. De grands noms y ont laissé  leur vie et leur réputation : Ferdinand de Lesseps, père du canal de Suez, Gustave Eiffel, n’ont abouti à rien. Seul l’ingénieux système de ces écluses, gigantesque ouvrage pharaonique dont l’essentiel fut réalisé en huit ans, a eu raison de ce projet fou mais génial qui a transformé à tout jamais les tracés du commerce mondial. Encore une poignée d’heures et nous ferons route vers Belize puis Savannah. Les portes des titans claqueront derrière nous… et nous nous jetterons définitivement dans l’Atlantique. 
 

25 Décembre 2011

Tara… Christmas Day

Noël se prépare à Panama City. Nous commençons à avoir nos habitudes dans cette ville sud-américaine. Les trajets en taxi n’ont plus de secrets pour nous. Nous connaissons le centre ville par cœur, les marchés colorés, les magasins de souvenirs, rien ne nous échappe. Et la gentillesse de nos amis panaméens fait le reste. Sans être pris par la fièvre de Noël, nous y pensons de plus en plus.
 
Noël, c’est avant tout une fête de famille, et nous nous sentons bien loin de ceux qui nous sont chers. Et même si personne ne le dit, un manque existe au fond de chacun de nous.
 
Personnellement, je n’aime pas trop ces fêtes de fin d’année. Elles illustrent dorénavant trop bien cette société de consommation mondialisée, qui vous exhorte le jour venu à une surconsommation de produits de toutes sortes : nourriture, alcool, cadeaux. La folie d’acheter s’empare de nous, et donne la fièvre à notre compte en banque. Les Noëls ont ainsi perdu leur origine. Seul le sourire des enfants déballant avec émerveillement leurs cadeaux, bercés dans cette croyance naïve du Père Noël, nous comble. Les lumières du sapin qui se reflètent dans leurs yeux, leur bonheur, donnent du sens à cette fête. Sur TARA, il faudra trouver autre chose, et entre ne rien faire et inventer un Noël entre nous, nous choisissons évidemment la dernière solution. TARA est pour quelques mois notre famille. Céline la cuisinière a accumulé patiemment depuis notre passage à San Diego quelques bons produits. Il est temps de les utiliser. L’idée de cadeaux modestes, donnés à chacun lors du réveillon, remplacera la hotte du Père Noël. A chacun de passer un peu de temps, de fouiner pour découvrir l’originalité qui nous amusera quelque temps. L’après-midi du 24 Décembre se passe en préparatifs. Rangement du bateau et décoration du carré, boules et paillettes font leur apparition. Une guirlande se lance à l’assaut des sabords, la cuisine sent bon. Céline ne quitte pas ses fourneaux. Notre dinde n’aura rien à envier aux tables les plus fines. Quelques pots de foie gras surgissent comme par miracle. Le cockpit est squatté et organisé en salle à manger. Un dessus de coffre emprunté au matériel des scientifiques fera office de table. La décoration s’installe. Les places sont attribuées. On entendrait presque les chants de Noël. Le temps de prendre une douche et de mettre sa chemise la moins froissée. Loïc le capitaine sort quelques bouteilles de champagnes gardées au frais pour l’occasion. Le sourire de chacun s’allume. Ce soir, quelque chose nous unit : un vent d’amitié, une envie de se rassembler, d’être proche. Certes nos pensées s’envolent discrètement vers chacun de ceux que nous aimons et qui aujourd’hui nous manquent. Mais l’envie d’être bien entre nous, de découvrir un peu plus l’autre, et de partager un bon moment existe réellement ce soir. Les plats s’enchaînent, les toasts aussi. Les chansons s’improvisent, la soirée s’égrène doucement. Les CD de salsa donnent un air exotique à ce Noël. En rade de Panama, certains, malgré un léger roulis s’essaient à quelques pas de danse. La soirée se finira de bonheur le matin, après une tentative pour certains de finir la soirée à terre. Mais ce soir-là, l’Amérique du Sud joue à guichet fermé. Rassemblés autour des tables familiales, bien peu de gens circulent dans les rues et tous les établissements qui nous intéressent sont fermés. De guerre lasse, tout le monde ira se coucher.
 
D’autant que ce dimanche 25 décembre 2011, nous appareillons de bonheur le matin pour faire un mouillage à l’ile TABOGA, histoire de visiter ce petit bout de terre panaméenne située de l’autre côté du chenal d’accès au canal. TABOGA est un lieu de villégiature paisible. Une ballade dans la forêt tropicale en évitant de marcher sur un scorpion, la découverte du petit village aux rues étroites, la baignade pour certains, compléteront cette journée de Noël entre les deux Amériques. Tout le monde est heureux de ce Noël un peu particulier. Nous avons échangé, partagé, mis plein de bonne volonté et de tolérance. Noël après tout n’est-il pas surtout fait pour cela ?

19 Décembre 2011

Isla de Coco…

 
A l’heure annoncée, TARA s’avance doucement vers l’île Coco. Les nuages sont bas et un fin crachin couvre le sommet de l’île qu’on ne distingue pas. Le ciel est gris, maussade, seule la lueur orangée du soleil qui tente de se lever donne de la couleur au tableau… « La plus belle île du monde », tels furent les mots de J.-Y. Cousteau.
 
Il y a un moment déjà que Loïc et moi avions envie de parcourir les quelques milles supplémentaires pour aller dans cette île mystérieuse. Envie d’ailleurs soigneusement entretenue par l’équipage qui s’ingéniait à laisser traîner à notre attention les documentations concernant l’île, toutes plus alléchantes les unes que les autres. Et puis, après vingt jours de mer, même quelques heures sur la terre ferme seraient bonnes à prendre. Mais il fallait avant tout être sûr d’arriver dans les temps en incluant une ultime station « surprise », l’autorisation de prélever dans les eaux panaméennes ayant été accordée au dernier moment. Cette fois, nous touchons presque au but. Mais l’île et son lot de mystères et de merveilles ne va-t-elle pas nous échapper ou se refuser comme Clipperton ? Pourrons-nous y débarquer ? Même pour quelques heures, la réglementation du gouvernement Costa Ricain est stricte et cherche à protéger du mieux possible cette merveille classée au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. On ne débarque pas ! Nous tentons de contacter par VHF les gardiens du temple et continuons à profiter du paysage qui défile devant nous : forêt tropicale, cocotiers au bord de l’eau, oiseaux par milliers, cascades gigantesques. A l’époque des flibustiers, cette île sortie de nulle part, hors du temps, devait sembler un paradis sur terre. Les plus grands noms de ces fabuleux aventuriers en ont foulé le sol, soit pour s’y reposer quelque temps, soit pour recharger leurs vaisseaux en bois, poissons, eaux, noix de coco. William Davis, Henry Morgan, Dampier, John Eaton, ces hommes sans foi ni loi qui passaient leur vie à écumer les mers voyaient l’île comme un havre de paix d’où personne ne pouvait les déloger. Ils venaient y cacher leurs énormes richesses dans les nombreuses grottes de l’île. William Thomson y aurait enfoui le « trésor de Lima », des tonnes de lingots d’or et d’argents, des objets précieux arrachés aux églises du nouveau monde, dont une vierge grandeur nature en or pur. Des centaines d’expéditions ont tenté de retrouver ce trésor mais elles n’ont jamais rien donné. Enfin, l’histoire parfois ne dit pas tout. Que reste-t-il du passage de ces forbans, rongés par le scorbut et dévorés par les fièvres tropicales, dont l’audace et le courage étaient sans pareil ? Aurons-nous la chance d’apercevoir un rocher gravé ou bien quelques indices de leur lointain passage. ?
 
La VHF nous informe de la venue des « rangers » dans quelques minutes. Nous tournons en rond dans la baie de CHATHAM en attendant sagement. Un zodiac sorti de nulle part nous accoste. Barbe à la Fidel Castro, musique reggae, je ne pense pas que la négociation sera trop difficile. Je cours chercher quelques souvenirs du bateau qui semblent très vite fort appréciés. Une photo souvenir avec l’équipage et nous voilà libres pour quelques heures de débarquer, de fouler la terre grasse de la forêt tropicale de Isla de Coco. « Mouille deux maillons et étale comme ça ; et mettez le zodiac à l’eau, lance Loïc. Pour certaines tâches, j’ai du mal à trouver des volontaires. Aujourd’hui, pas de problème.
 
Et un premier voyage s’éloigne déjà vers la rive en emmenant les plus impatients. J’ai du mal à y croire mais en sautant du zodiac « on y est ! ». Pas de temps à perdre, un seul chemin mène à un des sommets de l’île. En glissant, trébuchant, redécouvrant des muscles dont on avait oublié le fonctionnement depuis un mois, nous nous hissons péniblement à travers la végétation luxuriante jusqu’au sommet. L’impression est étrange. On sent une terre oubliée du monde, perdue dans l’Océan Pacifique. Rocher imprenable, magnifique, détenteur de trésors qu’offre cette nature délirante. Plantes, oiseaux, animaux de toutes sortes, un laboratoire en plein air, riche, fabuleusement riche et suffisamment éloigné du monde pour ne pas être abîmé par les hommes et leur folie. Seules des légions de plongeurs viennent découvrir les grands animaux marins dans leur décor naturel : requins marteau, baleines, requins tigres, raies manta. Avec un peu de chance, et si le soleil brille, les eaux limpides vous laisseront trente mètres de visibilité. Le temps de souffler un peu, de faire quelques photos, d’essayer de sentir encore le battement de cette île hors du commun dont Robert Stevenson s’inspira pour son célèbre roman l’île au trésor. Déjà il faut repartir. Nous redescendons vers la plage, crottés jusqu’aux genoux de cette terre grasse et rouge. Un petit cochon sauvage nous passe entre les jambes sans beaucoup se soucier de notre présence.
 
Quelque temps à marcher sur cette plage enclavée bordée de cocotiers. Quelque temps à respirer à fond, à essayer d’absorber la vie qui nous entoure, à ne rien oublier de cette visite éclair dans l’île. Juste un moment pour ramasser, comme un trésor précieux, un peu de sable dans une large feuille que je replie soigneusement avant de l’enfouir dans ma poche. Le zodiac arrive. Il faut vite grimper dedans pour ne pas céder à cette énorme envie, irrationnelle, de rester là, aux confins du monde.

15 Décembre 2011

Watch… Le quart...

La première attestation date de 1529. Quart signifie période de veille sur un navire. Originellement, le quart était de 6h00 d’affilée, soit le quart de la journée, d’où les termes « quart de jour » et « quart de nuit ». « Le matelot qui dormira étant de quart sera mis aux fers pour une quinzaine de jours » (ordonnance royale de 1681). Aujourd’hui, sur un navire armé au commerce, le quart est généralement de quatre heures. Chef de quart et timonier partagent cette responsabilité visuelle et auditive. La veille est empreinte de sérieux. Rien ne doit vous détourner de cette attention. Et si dormir pendant le quart ne mérite plus quinze jours aux fers, vous pourriez passer un sale quart d’heure dans le bureau du commandant et être marqué sur « la peau de bouc « (cahier des punitions). Le commandant perdrait alors confiance en vous pour longtemps.
 
L’homme de quart veille sur la sécurité du navire. Le reste du bateau peut vaquer à ses occupations, deux paires d’yeux sont attentives, scrutent l’horizon et surveillent la bonne marche du navire. La « baleine » n’échappe pas à cette règle et la veille est organisée de la même façon qu’un bateau de commerce, à peu de choses près. Parfois, suivant leurs disponibilités, et s’ils le souhaitent, des scientifiques sont conviés à la veille. Sur ce voyage, j’occupe le quart de 20h à minuit. A peine fini le repas qui a lieu à 19h30 qu’il faut grimper rapidement à la passerelle. La suite est passée en bonne et due forme : cahier des consignes pour la nuit, cap, position, journal de bord. « A toi le soin » et Loïc le Capitaine disparaît, me laissant seul à ma tâche.
 
Je jette un coup d’œil sur l’horizon, un autre sur les cadrans et vérifie le nombre de tours du moteur, les températures d’échappement, la position et la route du bateau sur la carte électronique. Il faut baisser la lumière afin d’éviter d’être ébloui. L’angle de vent est bon. Tara est au portant sous trinquette, grand-voile et misaine. Une ronde rapide dans la machine : rien à signaler. Il fait chaud ce soir. Des éclats de voix fusent encore du carré mais assez rapidement chacun regagne sa cabine ; une station de prélèvements est prévue demain. Le temps de la ronde est passé. Un thé bouillant soigneusement préparé permet de passer un petit moment de détente sur la banquette du cockpit arrière. La baleine file allègrement ses 8 nds. Le moment est paisible : le ronron du moteur, l’étrave qui défile dans l’océan, quelques nuages et la lune qui couvre tout de sa lueur argentée. La réflexion ou la rêverie s’installe.
 
La vie du marin est simple. Elle permet de se détacher des angoisses du monde. Elle dégage pour quelques instants l’esprit des peurs qui nous poursuivent, et toute cette agitation humaine paraît très futile. L’angle de vue n’est plus le même. Le terrain de jeu semble tellement grand, tellement déconcertant. Les oiseaux de mer vous parlent, les dauphins longent parfois le bateau, les étoiles scintillent, et on se moque alors des révolutions arabes ou de ces guerres obscures qui polluent le monde et la vie. Nous, les problèmes que nous rencontrons dépendent des éléments et conditionnent notre mode de vie et nos activités à bord. Le beau temps assure un déplacement facile, tant sur le pont qu’à l’intérieur du bateau. La tempête, elle, limite notre activité à ce qui est essentiel, surtout pour nos amis scientifiques pas toujours habitués aux sauts surprenants que la baleine peut faire sans se soucier du confort de ses habitants. Il est temps de faire un tour en cale avant et dans la machine.
 
La cale avant sent le crésyl et les fruits. C’est là que sont entreposées nos provisions. Des bruits divers l’habitent. Le matériel stocké y est volumineux et varié. Un coup d’œil à la lampe torche dans les coins obscurs, histoire de voir si quelque cafard ne s’y cache pas. Ces bestioles peuvent devenir très vite envahissantes car elles adorent les cartons de marchandise. Elles aiment voyager et Tara aux Indes n’avait pas été épargné. J’inspecte les températures du congélateur science qui renferme les précieux échantillons, ce pour quoi nous avons fait un si long voyage. Il est temps de remonter à la passerelle. La lumière diffuse m’accueille. Je note rapidement sur le journal de bord la pression barométrique et la direction du vent. Un coup d’œil sur l’horizon : rien. Denis, un des scientifiques assistant de Sarah l’ingénieur de pont, passe quelques instants à la passerelle. Il n’arrive pas à dormir, peu habitué à supporter la chaleur. Et oui, « la baleine » est faite pour les eaux froides. Le moment est propice à la discussion. C’est souvent dans ces moments de calme que l’on découvre les gens, où les amitiés se lient.
 
En mer, les masques tombent, les caractères se distinguent vite, le costume ou la cravate ne suffisent plus à donner le change. L’âme, bonne ou mauvaise, n’arrive pas à se cacher. La tolérance est de mise. Sans cela, la vie à bord s’enflamme, parfois pour peu de choses. Mais la « baleine » abrite dans ses flancs des scientifiques du monde entier, gens intelligents et cultivés. Rares sont ceux qui refusent ce partage. Denis tente une nouvelle fois de dormir et abandonne la discussion. Me voici de nouveau seul et les heures s’égrènent au gré des rondes et des réflexions.
 
Cap sur Panama et son canal. Si nous avons un peu d’avance, il est question de s’arrêter à l’île Coco, l’île au trésor, celle qui inspira Stevenson pour son roman. Je finis ma dernière heure de quart en lisant les quelques documents que nous avons sur cette île, essayant d’imaginer le fabuleux trésor de lima qui consistait en des tonnes de lingots d’or et d’autres objets précieux dont une vierge à l’enfant en or massif. Henry Morgan, William Dampier, autant de flibustiers célèbres qui ont foulé cette île. Les eaux y sont limpides. Baleines et grands requins y sont légion. La forêt tropicale envahit l’île. Quel accueil nous réservera-t-elle ?
 

07 Décembre 2011

Clipperton... Island !!!

SAN DIEGO… CLIPPERTON (Extrait du journal de bord)
 
04h30 : Stoppé Moteur Principal Babord pour ajuster ETA (heure d’arrivée) à CLIPPERTON prévue à 07h00 (heure locale)
 
05h45 : lancé Moteur Principal Babord, embrayé 2 Moteurs Principaux à 1200 T/mn
 
06h00 : Aperçu Atoll de CLIPPERTON à 6,5 nm
 
« Alain, réveille-toi ». François, l’homme de quart, hausse doucement le ton de la voix en me secouant: « Le Capitaine t’attend à la passerelle ». Je saute de ma bannette et ne suis pas longtemps à monter les escaliers menant à la timonerie. Sur le pont, tout l’équipage est réveillé, curieux de voir cette terre isolée aux confins du Pacifique. Le soleil se lève doucement, poussant les nuages et les quelques grains de pluie minuscules qui passent sur l’île. Le spectacle est beau. Ce matin, les imperfections du ciel donnent une ambiance de création du monde propice à amplifier les mystères de cette île. Sur cette terre très basse, les cocotiers semblent sortir de l’eau. TARA s’approche doucement, route sur le point indiqué par le capitaine du RARA VIS. Il y a quelques années, ce bateau reliait régulièrement la côte mexicaine à l’expédition scientifique de Jean-Louis Etienne afin de l’approvisionner en matériel. L’atoll n’est pas très grand. Moteurs au ralenti, «la baleine » en fait rapidement le tour. L’île est bien déserte. Seuls les fous de bassan l’occupent, ainsi que des millions de crabes rouges. Je scrute la côte aux jumelles, essayant de localiser les points de débarquement conseillés. Mais la houle qui déferle tout autour de l’île nous semble bien forte. La plage défile, mince bande de sable séparant la mer du lagon intérieur. L’île donne une impression de fragilité, elle semble prête à être engloutie, disparaissant à tout jamais. Que reste-t-il depuis le passage du flibustier JOHN CLIPPERTON ? Où se trouve son trésor ? Et depuis la tentative d’exploitation de l’île par les Mexicains ? Ils finirent par oublier pendant trois ans leurs ressortissants qui périrent les uns après les autres. CLIPPERTON ne semble pas avoir envie de livrer son histoire aussi facilement. Nous passons devant le pavillon français qui rappelle notre souveraineté sur ce confetti de l’océan depuis 1771. CLIPPERTON ne laisse pas indifférent. Elle fait rêver. Terre extrême, au bout du monde, oubliée, impossible à habiter. Difficile d’accès, peu de personnes y débarquent, sauf parfois des missions militaires ponctuelles ou des scientifiques tel que JEAN-LOUIS ETIENNE, médecin explorateur, également concepteur de TARA (ex ANTARTICA).
 
07h15 : mouillage impossible côte Ouest. Remis en route Moteur Principal Tribord pour reconnaissance côte Nord-Est. Aperçu épave partie SUD
 
08h20 : Revenu devant bouquet d’arbre
 
08h40 : Mis Zodiac Tribord à l’eau
 
Loïc le Capitaine nous demande, au bosco et à moi, de partir en reconnaissance afin de voir si une tentative de débarquement est réalisable. Vu la taille des vagues qui déferlent, nous sommes inquiets quant à cette opération. Nous grimpons rapidement dans le zodiac sans nous faire prier, une panne légère sur la batterie de démarrage nous retarde quelques minutes. Excités à l’idée de voir de près cette terre les premiers, nous faisons route rapidement. Nous approchons le plus possible de la plage pour déceler un passage possible. Soudain, François ne voit pas arriver une vague qui lève aussitôt. Pour ce sortir d’un mauvais pas qui aurait pu nous jouer un sale tour il accélère brutalement, me projetant pendant quelques secondes dans un univers qui n’est pas le mien, celui des oiseaux. Et voler, pour un humain, n’est pas si facile que ça. Je m’en rends compte en retombant lourdement sur un des boudins.
 
Nous tournons en rond quelque temps pour finir par retourner au bateau. « Pour nous, cela semble difficile, voire dangereux ». L’équipage, fataliste, encaisse le coup sans mot dire. C’est trop rageant. Nous échafaudons des plans tous plus fous les uns que les autres. Loïc, par sagesse, les refuse. Quelques mètres nous séparent du bouquet de cocotiers. Quelques longueurs nous empêchent de marcher sur ce sable blanc en faisant fuir devant nous les crabes rouges. Les fous nous survoleraient en nous rasant, courroucés de voir de pareils intrus pénétrer dans leur territoire. Marchant toujours, peut-être trouverions-nous quelques indices du mystérieux trésor, ou des vestiges du passage de l’armée américaine durant la guerre du Pacifique ; ou bien nous grimperions dans les vestiges de l’ancien phare. Enfin, nous ferions partie des rares humains à franchir ce seuil. Mais nous ne pouvons pas. Peut-être avec plus de temps, plus de moyens. Nous cherchons à masquer notre déception. La cloche du déjeuner abrège nos discussions. Le repas est vite avalé. Le nombre important de poissons le long du bord tente les pêcheurs. Qui sera le plus habile à sortir un beau mérou que nous rejetterons immédiatement à l’eau ? Quelques requins tournent mais, soit par dépit, soit par rage, nous nous baignons le long de la coque sans frayeur dans les eaux de cet atoll étrange qui est pour nous impossible d’accès. Le temps passe, il faut songer au départ.
 
14h45 : Remis Zodiac Tribord à bord. Lancé les deux moteurs principaux
 
15h00 : Commencé à virer l’ancre
 
15h15 : Ancre à poste
 
François, le bosco, féru de photos, grimpe dans le nid de pie en espérant quelques belles prises de vue et regarde défiler la plage. Des dauphins nous escortent. Lentement, l’île s’éloigne. Chacun étouffe ses regrets, personne ne dit mot.
 
Cap sur PANAMA. 2100 milles nous attendent, 14 jours de mer pour arriver au canal.
 

05 Décembre 2011

One day, one night, one day, one night...

Sarah Searson est l’ingénieure pont de Tara. C’est elle qui gère la mise à l’eau des engins, rosette, filets, pompes, enfin tous les pièges qui permettent de collecter le plancton.
 
Sarah est une personne hors du commun. L’investissement personnel qu’elle a mis à réaliser sa tâche est considérable. Connaissant toutes les procédures sur le bout des doigts, elle repère tout, entend tout et d’un œil circulaire, ne laisse pas passer la moindre erreur. Sarah s’impose par la connaissance parfaite de son travail. Son humeur est toujours égale, le commandement est ferme sans jamais d’agacement. Si son excellence coupe comme le diamant, elle n’est jamais humiliante sur les faiblesses d’un débutant ou nos erreurs d’inattention. Elle explique, reprend, encourage. Tout le monde aime travailler avec Sarah.
 
Si l’on cherche un peu plus loin, sur sa vie, Sarah est impénétrable. Sur chacune de ses épaules débordent des tatouages : dragons, poissons, fleurs… Qui y a-t-il derrière ? Elle aime les bateaux, l’odeur des quais, les bars bruyants et colorés. Qui y a-t-il derrière ce visage buriné et ces yeux bleus ? Des années de bourlingue et d’errance autour du monde. En tous cas, le regard qu’elle porte sur le monde est plein d’indulgence et d’humanité. Le bon mot au bon moment, la gentillesse qui touche, avec la gratuité du geste naturel qui n’attend pas forcément un remerciement. Elle habite quelque part en Nouvelle-Zélande.
 
Un des acteurs de l’équipe scientifique ayant été maintenant largement présenté, il en reste un, et non des moindres, qui mérite quelques lignes : le chef de mission, Gabriele Procaccini. Italien, ou plutôt Napolitain, Gabriele est un homme affable. Son sourire généreux révèle un homme bon et doux. Il parle avec nostalgie de sa famille et de ses enfants. L’éloignement lui pèse, mais ce naturel gentil ne l’empêche pas d’organiser méthodiquement le travail. Noan, biologiste, collecte avec soin les échantillons. Eternel étudiant un peu timide, si son assurance sonne un peu faux, il a la gentillesse des gens que la vie a épargné. Le bateau, ce n’est visiblement pas son truc, d’autant que le mal de mer ne le laisse pas indifférent. Reste Luis le Mexicain. Apparemment décontracté, traînant toujours avec lui une musique colorée, souriant à la vie. Il ne s’en laisse pas vraiment compter. Bianca, étudiante brillante et bardée de diplômes, peut d’un regard chercher à vous envoûter ou vous foudroyer. Italienne jusqu'au bout des ongles, apparemment dotée d’un fort caractère, elle essaie de faire tout ce qu’il faut pour obtenir sa place parmi l’équipe. Francesco l’Espagnol, calme et méthodique, étudiant à Barcelone dont il parle avec passion, fermera la marche. Il aide à toutes les taches possibles de manutention des appareils de prélèvement.
 
Les acteurs sont en place. Il reste comme au théâtre l’annonce des trois coups.
 
« one day, one night, one day, one night ». Deux jours et deux nuits. Le programme étant décidé, il faut maintenant s’y coller pour de bon.
 
Il est 08h00. Le café avalé, nous mettons à l’eau la rosette. Les années passées dans les manœuvres au remorquage m’ont habitué à masquer au moins mon stress. Il ne faudrait, pour la première fois, faire une bêtise. Sarah perdrait rapidement confiance en moi. Il fait beau, peu de houle, tout se passe bien. La première rosette sera à 1000 m. La poulie amortisseur saisie autour du câble, l’engin peut filer, entraînant ces capteurs qui mesureront de précieux paramètres (température, salinité, fluorescence, etc…), et ces bouteilles qui ramèneront des échantillons d’eau de mer prise jusqu’à 1 km de profondeur. A 0,80 m/s, j’ai un peu le temps devant moi et la réflexion s’installe. Oui, je suis content de participer et d’être un des acteurs de cette mission scientifique. Même après avoir passé ma vie à la mer sur diverses embarcations (cargos, remorqueurs, voiliers…), j’en étais resté à peu près au fait que, comme le dit Renaud, « la mer s’est dégueulasse, les poissons baisent dedans ». Tout m’était inconnu et le plancton ne me semblait qu’une bouillasse sans aucun intérêt. Le contact des scientifiques et leur rencontre ont été passionnants. Quelques idées préconçues me laissaient penser qu’ils sortaient rarement de leur bibliothèque et parlaient des langages incompréhensibles au commun des mortels. Les présentations du soir que nous offrent certains chercheurs, ainsi que leur gentillesse, me donnent envie d’en savoir un peu plus et accentuent ce sentiment déjà existant de la fragilité du monde et de l’importance de le protéger. La vision globale de l’activité des hommes sur la planète fait peur et l’idée de ne rien laisser de ce qui en fait toute sa beauté aux prochains me gêne. La société doit évoluer pour le bien de tous, mais comment ?
 
La rosette revient maintenant à la surface. Encore un peu de concentration et le colis sera livré sur le pont, paré à livrer sont lot de mesures et d’échantillons. Les deux jours se passeront ainsi, dans un ballet mécanique bien réglé par Sarah et Gabriele, où les filets portent des noms exotiques tels que « bongo » ou « régent ». Les heures passeront ainsi, ponctuées des mises à l’eau, entrecoupées de réflexions personnelles ou de discussions amicales avec ces étranges et sérieux chasseurs d’océan, ces amoureux de l’infiniment petit. Si Darwin, de son voyage, a décliné « l’Origine des espèces », que sortira-t-il dans quelques années de l’analyse des prélèvements que Tara a effectués durant les trois ans de son tour du monde ?

03 Décembre 2011

Et le bateau filait sous les étoiles…

San Diego est loin maintenant. La « baleine » a quitté le quai et son poste tranquille sans se retourner, sans un regard pour cet enchevêtrement de palmiers et de buildings. Nous avons rangé les derniers coffres, pansé les dernières blessures arrosé le pont d’eau de mer afin de laver des dernières souillures du chantier. Tous ces efforts et ces soins apportés par l’équipage ont rétabli l’ordre…. la « baleine » semble avoir pris une deuxième jeunesse… La vie du bord a repris rapidement ces droits Céline a sorti ses couteaux de cuisine ; Daniel le chef mécanicien rode dans la machine à la recherche de la moindre fuite, veillant sur le moteur comme si c’était une horloge suisse, Loïc classe les factures de la dernière escale : San Diego ;le bosco range la cale avant ;j’inspecte le matériel de sécurité. Les scientifiques squattent le carré. Réunis comme pour une conspiration guerrière ; ils préparent le prochain épisode de la chasse au plancton… !Tout est redevenu normal sur Tara .Enfin !
Ce soir, fin des essais de mise a l’eau de la rosette CTD Sarah Searson ingénieur de pont réputée pour son approche organisée et méthodique du travail, avait organisé une petite répétition afin de nous entrainer avant la première station de prélèvement. Ce ne fut pas un luxe, car la remontée de la rosette prise par hasard par une mauvaise vague nous a rapidement fait comprendre toute l’application et le doigtée que Sarah attendait de nous.
Pour fêter cela, et surtout histoire de faire mieux connaissance, Loïc le capitaine a fait sortir quelques bouteilles de vins de la réserve .La « baleine » habitue traditionnellement ses habitants au régime sec .Alors l’annonce d’un pareil événement a rapidement rassemblé toute l’équipe. Le carré régulièrement utilisé à ces occasions est délaissé aujourd’hui, il fait très beau On ce presse dans le cockpit arrière. Le précieux liquide se déguste à petites gorgées, le moment est agréable. Nous marins savons, qu’un tel équilibre est assez rare, entre ciel et mer, pas de houle un vent léger. Sarah évoque sa vie de biker en Australie, Céline ses navigations dans le grand Sud avec Jérôme Poncet. Je n’échappe pas aux traditionnelles questions sur Tuiga et son célèbre propriétaire. Loïc parle de la Nouvelle Calédonie où il vit, Francesco l’Espagnol me propose un tour de Barcelone version « spanish » à mon prochain passage en Catalogne. Les langues se délient sur fond de Reggae. Je pense au mail d’un ami « salon nautique » ce weekend end ; le contexte socio politique en France et dans le monde est détestable. Je t’envie dans ta « baleine », loin du monde des révolutions, des campagnes présidentielles et d’une société qui perd ces valeurs » profitons donc de ces tranches de vie… elles sont exceptionnelles !Une ronde dans la cale avant m’oblige a quitter pour quelques instants les éclats de voix de cette équipe étrange et hétéroclite
Et le bateau filait sous les étoiles …
La nuit est claire et belle, les étoiles scintillent. Cap au sud. Curieux ce bateau trente six mètres de long, un peu plus grand un peu plus confortable disposant de cabines plus spacieuses et permettant ainsi au gens de s’isoler, ce n’est pas sur que dans ce cas nous arrivions a vivre ensemble sur ce bateau d’une façon aussi harmonieuse .Trois mots d’espagnol, quatre d’anglais… une expression italienne. Sommes-nous en train de refaire le monde ? A terre, l’effort pour parler à son semblable vivant sur le même pallier semble souvent insurmontable. Ici, on ne sait rien des uns et des autres mais la communication passe sans problèmes Et d’un autre coté pas le choix non plus L’intimité est limitée a l’espace que nous offre notre « bannette » Dés qu’on en sort, on ce retrouve nez a nez avec son semblable. Il faut donc composer et éviter tout expression qui pourrait blesser, ou gêner autrui…TARA est une excellente école de savoir vivre. Tous les âges s y croise sans vraiment de problème. Le travail d’entretien et les prélèvements ne nous laisse pas non plus l’occasion de réfléchir a plus…La ronde machine est faites. Le vent tombe encore un peu plus sous trinquette bômé et yankee seulement le vent finalement est de plus en plus faible Nous partons Yann et moi enrouler les voiles nous finirons au moteur seulement
Les couche tard du bord restent encore à l’arrière dans le cockpit, tenant toujours pour certains un verre à la main désespérément vide. Ils profitent de la soirée avec dans les yeux les étoiles et quelques musique entrainante dans les oreilles .Puis, de guerre lasse ils finiront par aller se coucher saluant au passage les hommes de quart.
Et le bateau filait sous les étoiles…
CLIPPERTON : Latitude 10°18 N ; Longitude 109°13 w Encore quelques jours de mer pour apercevoir cette terre désolée découverte un vendredi saint de 1711 par le Havrais DUBOCAGE. C’est le plus petit territoire que possède la France aux confins de l’Océan Pacifique. Nommée tout d’abord ile de la Passion, elle devint ile de CLIPPERTON du nom du flibustier JOHN CLIPPERTON. Histoire compliqué et complexe d’un petit bout de terre inhabité que finalement beaucoup d’états voulaient posséder. Inhabité… pas complètement. Ces 11 km2 d’atoll sont peuplés par plus de 10 millions de crabes rouges... non comestible… il nous faudra sur la hampe placée dans l’ile est destiné a cet effet installer un nouveau pavillon français seul marque indiquant notre souveraineté sur ce territoire une mission que la Marine Nationale nous a confié et que nous ne remplirons surement pas tous les jours…

28 Novembre 2011

Dernier jour à San Diego

C’est fini. Pour nous marins, notre cœur n’est plus à terre. Il nous faut partir en mer. Cette vie terrestre nous perturbe trop. La fatigue s’accumule. Le chantier mené au pas de charge et les tentations du soir dans les rues et les cafés animés de San Diego ont laissé peu de place au sommeil. Il nous faut un rythme auquel on se plie, celui de la vie en mer, des quarts et du travail à bord.
 
Notre agent arrive sur le pont. Ce petit bonhomme rond et falot plutôt aimable nous semble moins agréable aujourd’hui. Il lui faut encore des papiers, des certificats. On dit « oui » à tout ce qu’il souhaite, en s’empressant de le satisfaire pour qu’il lève sans retenue ces liens invisibles et puissants qu’il détient dans ses mains. Il repart furtif et pressé, nous gratifiant d’un sourire qui ressemble plus à une grimace, se dépêchant de grimper dans sa voiture pour retrouver sa vie tranquille de sédentaire. Les marins ne savent pas bien, ou que par épisode, ce qu’est cette vie tranquille ; lorsque la soupe fume dans l’assiette servie tous les soirs à la même heure. Le bateau accapare nos vies de gens de mer, nous avons choisi… ou pas… cette vie de bourlingue et d’errance. Les nouvelles voiles viennent d’arriver. L’équipage se mobilise rapidement. Nous partons avec Tara les chercher à côté du poste à essence chez Bruno, le voilier, puis nous nous mettons au travail. Le temps passe. Nous coupons les lattes en fibre de carbone et les enfilons dans les goussets. C’est long et fastidieux. Il fait froid et le soleil est déjà couché depuis belle lurette. Nous continuons sans mot dire, habitués à ces corvées parfois interminables. Café, thé, encore quelques coups de scie et de clé à douilles, l’ajustage des coulisseaux, et les voiles finissent par être hissées. Leur blancheur nouvelle contraste dans la nuit avec le gris du pont et de la coque en aluminium. Nous les regardons, contents d’avoir fini le travail, la bière à la main à refaire le monde au lieu d’aller nous coucher. « Demain départ à six heures » annonce le Capitaine. Le mot de la délivrance a sonné : « appareillage ». On larguera encore une fois ces longues amarres fines et souples qui nous relient à la terre et la baleine rejoindra son élément : le grand large. Cap vers Clipperton, îlot mystérieux, possession française perdue au milieu du Pacifique. Les discussions entre scientifiques et marins vont bon train. L’imagination des uns et des autres s’enflamme pour ce bout de terre désolé que nul être n’habite. « Des trafics s’y dérouleraient comme au temps des flibustiers ».
 
Tout le monde est à bord maintenant. L’équipe des scientifiques a complété ses rangs : Mexicains, Italiens, Espagnols, Néo-zélandais, Français… La baleine est internationale depuis bien longtemps. Parmi les nouveaux venus, certains n’ont jamais mis les pieds sur un bateau. Alors on se toise, on se regarde en coin, cherchant avec qui s’entendre. Un peu angoissés, les nouveaux se demandent à quelle sauce on va les manger. Les marins prennent ces airs suffisants de ceux qui savent. Mais même si les années nous ont rodés aux mécanismes du départ, partir c’est toujours abandonner quelqu’un… C’est un peu comme effeuiller une page de notre vie de marins qui nous plonge toujours plus vite dans l’inconnu.
 
Il faut dormir maintenant ; la fatigue nous prend. Demain, il faut larguer les amarres. Demain, on part. Et le silence de la nuit finit par avoir raison de notre agitation…